Rage.
J'étouffe, j'enrage, je tourne en rond dans ma cage. Cette cage, je me la suis construite soigneusement, sur le pic le plus raide et le plus haut de mon moi profond. J'ai rasé les denses forêts de naïveté, aplani les vallées verdissantes fleuries de rêves d'enfance et me suis servi du terreau fertile qui les composait mélangé à quelques copeaux de bois ingénu afin de monter des digues de psychorigidité sur le pourtour du pic abrupt en croissance de ce moi changeant. J'ai dégagé tous les angles, calculant les voies d'approche, et, les parsemant de chausse-trappes émotionnels et autres pièges mentaux, me suis servi des solides troncs d'illusions pour replanter des nuées de pals de désillusion, affutés et noircis à la flamme de mes frustrations, destinés à décourager l'éventuel imprudent impudent voulant me faire le mortel affront de me découvrir, m'explorer, me cartographier.
A la base de cette folle montagne dont les pentes se raidissaient de plus en plus au fur et à mesure que mon blindage psychique s'étoffait, impossibilité géologique, furoncle mental, tumeur émotionnelle, là, sise entre le point nodal de roc et les digues inamovibles de mes certitudes, j'y ai dessiné un miroir inversé de ciel étoilé, zone mortelle bâtie comme une citadelle Vauban, étoiles à 5 branches imbriquées, fractale de pulsions meurtrières défendue par une armée de doute. Cette chaotique légion de remises en question, bande dépenaillée de change-formes qui allaient jusqu'à douter de leur propre existence, faisait un parfait contre point à cette jetée qui les narguait, au loin, à la limite de leur courte vision. Les doutes et leurs incertitudes domestiquées devaient tourner en rond, patrouiller les remparts comme des spectres fous, âmes damnées destinées à chercher sans jamais trouver. De par leur nature, ils se multiplient, se croisent et s'affrontent, se heurtent, meurent en créant d'autres doutes, bouillonnement effréné aux confins de ma conscience, remugle de concepts naissants, de remise en question de moi, de l'ordre établi, des vérités générales, universelles et fondamentales, coincés qu'ils sont entre les falaises de sociopathie et ces dunes de certitudes qu'ils redoutent et craignent autant qu'elles les exaspèrent, cible hors de portée les maintenant en alerte, pour me servir de réseau de sentinelles. Quiconque parviendrait jusque là aurait à se coltiner ces immondes petits êtres difformes et changeants, shoggots mentaux, qui rongent tordent et broient, qui émoussent même la foi la plus dure. Ce bouillon de culture, véritable reste inchangé de mon être original, petit fragment de l'enfant que j'étais, cloné et dédoublé, processus évolutionnaire figé et gelé, piégé dans une aire de manœuvre trop étroite pour pouvoir poursuivre son but premier, serpent qui se mord la queue, grand ver qui tourne en rond, ce pus qui s'affronte et s'entrechoque, cette marée qui afflue et reflue, agitée par des violentes tempêtes intellectuelles, bulles qui explosent et éclaboussent, souillent les chemins de ronde de leurs sécrétions acides et représentent une mise en garde à moi-même. Mise en garde contre l'immobilisme, seul élément mouvant dans cette machinerie immuable, source de confort autant que d'inconfort, car elle est l'élément de souplesse restant, légion active/réactive dans ce complexe défensif/passif, force de réponse rapide en cas de frappe trop intense.
Quand ceci fut fini, j'ai rempli l'espace séparant la base de ces astres désastreux de briques et de broc de ce môle de brise-lames, jetée jusqu'ici inutile jetée au milieu du polder désertifié qui fut une partie vivante de mon moi défunt. Je remplis cet espace d'un ichor sirupeux âcre et empoisonné de sarcasmes et de cynisme, urticant et blessant, marais huileux d'amertume ou surnagent des îlots faussement rassurants de doucereuses tirades pédantes couverts d'une végétation dense à l'aspect accueillant. L'imprudent qui pose pied sur ces îles maudites ne voit de prime abord que de confortables buissons d'accord total, aux branches lisses gorgées de grappes de fruits juteux qui prennent la forme de vos croyances, attirant l'œil autant que la main, voluptueuse invitation à poursuivre, mais qui, une fois l'appât avalé, révèlent le cruel hameçon barbelé caché en leur sein, crochet qui se fiche dans la chair et ne peut être délogé sans rupture totale de la proie. Quand le leurre révèle son insidieuse nature, les denses végétaux qui s'avèrent être des produits bâtards créés par ingénierie génétique, mélange de plantes carnivores, de buissons d'aubépine, d'orties, de ronces et de lianes, enserrent le malheureux pris dans leurs rets, l'étouffent et le percent de toute part de leurs dards/épines tranchants comme des rasoirs et enduits d'un barbare poison fait d'attaques ad-hominem. Ces aiguilles longues comme la main tournent devant les yeux de l'ennemi jusqu'à ce qu'il comprenne dans quel pétrin il s'est fourré et se débatte, paniquant, haletant, ne rendant les choses que plus dures pour lui, s'étranglant dans sa hâte de fuir la promesse des souffrances à venir. Et c'est à cet instant que les plantes gardiennes frappent, en s'infiltrant entre les mailles élargies de la structure verbale exogène, missiles à tête chercheuse fonçant vers leurs cibles, foreuses qui vrillent et creusent la logique, parasites émotifs qui louvoient et cherchent les faiblesses, qui délitent l'argumentaire, fouaillent la pensée et se logent au plus profond du cœur avant de se fragmenter et de ravager ce qui est à leur portée, napalm émotionnel sans pitié.
Une fois le travail au sol terminé, je me dirigeai au centre de tout ce réseau, vers ce mont dont la croissance guidée avait produit une aiguille verticale de pierre lisse, sans faille ni prise, impossible à escalader, et dont le sommet était devenu un plateau circulaire sec et aride. Je bâtis sur ce plateau mon château, antithèse des palais de walt-disney, structure cauchemardesque parée à résister à toute attaque, malevil intérieur, résistant au feu nucléaire et campé trop haut pour être assailli par surprise. La construction des murailles se fit à l'extrême limite de la falaise, je m'y pris en commençant par creuser de profondes fondations sur les fosses sceptiques de mon moi pourri, raidi, putréfié. De ces fosses peu communes, je fis des solides fondations sur lesquelles j'ai bâti un mur de cent empans de haut et de 12 pieds de large, entièrement constitué de blocs taillés dans un granit noir comme la haine, liés par un mortier de sueur, de larmes et de sang, matériaux que j'avais en abondance. Quand l'enceinte extérieure fut terminée, j'ai terrassé la cour centrale, aplani les sentiments, raboté les angles aigus de mon empathie. J'ai pavé l'espace ainsi dégagé d'une monotone mosaïque plane et réfléchissante faite de condescendance et d'Ego, surface agréable sur laquelle me pavaner, au milieu de milliers de petits reflets de moi-même animés d'une vie propre, emprisonnés au centre de chaque dalle. Au milieu de cette cour, j'ai élevé un monticule de douleur, terreuse et adipeuse, sur lequel pousse un chiendent épais et maladif de suffisance, qui s'auto-entretient et couvre tout l'espace disponible jusqu'au pavage froid et vide, plante grasse gorgée d'une rosée bilieuse, dont le cycle vital est si court qu'on peut en voir les pousses sortir de terre, croitre, grandir, déployer leurs feuillages kakis et souffreteux conçus pour capter toute molécule de doute qui pourrait émaner d'en bas et grimper jusqu'ici, puis se faner et se décomposer avant d'être remplacées par de nouvelles congénères, tout ceci en grimpant la colline.
Sur cette colline, j'ai dressé une tour solitaire aux murs monoblocs d'obsidienne lisse, phallus compensatoire géant, majeur dressé vers le ciel, tour de Babel gracile et élancée, de largeur constante de la base au sommet terminé par un parapet percé de créneaux, symbole de ma solitude voulue, mais aussi provocation insensée, coup d'éclat réfléchi et désiré, fragile édifice, château de cartes qui oscille au gré du vent. Cette tour n'a rien à faire dans un édifice défensif, elle n'est que symbole de défiance, sorte de gratte-trou-du-cul du ciel, bravade creuse et sans panache, exposée à la vue de personne sinon de moi-même, voire de tout le monde. Comme un couple de poupées russes poussées en graine, une seconde tour, celle-ci faite de plaques de dur fer rivetés sur des parpaings, est construite directement à l'intérieur du doigt vitreux volcanique, les deux n'étant séparées que par un espace de quelques millimètres rempli de suif. Tous les 10 mètres, sur la face externe de la tour blindée, des excroissances rectilignes de métal s'imbriquent dans des gouttières taillées dans la face interne de la paroi d'obsidienne. A la base de la tour, deux rails circulaires fendent l'obsidienne horizontalement, et des centaines de roues de titane fixées à l'enveloppe noire se trouvent entre le mur extérieur de pierre et ces rails de guidage, ce qui permet à la façade de tourner lentement sur elle-même, et ainsi de ne jamais présenter la même face à un observateur étranger. Dans la tour intérieure, j'ai construit un escalier en colimaçon aux hautes marches irrégulières qui fatiguent les mollets et sont source d'inconfort, ce dans l'unique but de me décourager de grimper jusqu'au sommet, dans un pitoyable effort pour me protéger de la tentation de contempler mon domaine, mais de m'en laisser la possibilité en cas d'extrême nécessité.
Cette tour n'a rien d'habitable, et rien ou presque n'y vit. Les dizaines de paliers se poursuivent sur des étages purement fonctionnels, micro-usines à vapeur, et moulins à vent. J'y ai bétonné les murs maintenant recouverts d'un enduit gris uniforme, granuleux et rugueux, tandis que l'infrastructure et la superstructure et la structure tout court sont restées apparentes, squelette de poutrelles de métal piquetés de rouille qui émergent d'un mur pour aller se fondre dans son vis-à-vis et s'articulent au niveau de gros rouages de fonte qui tournent dans le vide, parfois reliés par des courroies à certains de leurs semblables, et tout l'espace disponible hormis cet escalier que personne n'emprunte est empli de cette machinerie inutile, cette fabuleuse usine à gaz qu'est la Machine.
Au sommet de la tour j'ai élevé une longue cheminée de briques rouges crachant une fumée noire et nocive, pleine de particules de charbon et d'oxydes de métaux lourds, formant dès sa sortie de la gueule béante du cigare carmin une spirale de nuages pollués qui s'étire jusqu'au fond du ciel. La Machine, dont j'ai conçu les insanes plans durant un instant d'égarement, court du haut de cette cheminée jusqu'au 100ème sous-sol, là ou les gigantesques fourneaux brûlent nuit et jour afin de réchauffer l'eau puisée dans la rivière souterraine qui serpente dans cette caverne aménagée. L'eau est puisée par de grandes roues à aubes pleines de mousse, puis versée dans de grands réservoirs de fonte massive placés au dessus des foyers ardents des crématoires alimentés par un combustible de haine pure agrémenté de débris corporels en tous genres. La vapeur résultant de l'ébullition, concentrée dans ces hauts fourneaux à eau, est captée et aspirée puis circule dans des tuyaux de cuivre jusqu'aux énormes turbines de l'étage du dessus, reliées tantôt à d'herculéennes dynamos tantôt à de pharaoniques rouages entraînant des arbres à came colossaux qui remontent vers les étages supérieurs en cheminant dans des gangues de caoutchouc. Chaque étage que traversent les longues tiges rotatives phagocyte un peu de cette force de rotation, redirigée vers les cubes, parallélépipèdes et autres citernes, les circuits et les roues qui constituent les véritables cellules de la Machine. Les filtres à air, à huile et à eau poussent aux murs comme des champignons infesteraient un tronc d'arbre en putréfaction, raccordés par leurs pieds aux diverses conduites qui portent le sang, la pisse, la merde et la bille de la Machine. Partout, l'odeur du métal chaud, des gaz d'échappement et de la vieille graisse prend au nez et contraste avec la propreté immaculée de l'ensemble des multiples facettes de la machine, polies et brillantes comme un sou neuf. Des beaux cadrans à aiguille, des niveaux à bulles et autres tubes gradués donnent divers renseignements sur la physiologie locale de la Machine. Des centaines de clapets et sifflets s'ouvrent et se ferment, sifflent et dégagent des jets de vapeur colorée, en produisant des multiples petits bruits qui, en s'additionnant, forment une cacophonie perturbante, véritable rythme du chaos. La lumière chiche des lampes à acétylène sur appliques murales caractéristique des salles du sous-sol devient plus crue au fur et à mesure que l'on s'élève, plus blanche, plus froide, tandis que des tubes luminescents pleins de néon et autres gaz remplacent les flammes jaunes et chaudes.
Les engrenages tournent dans des sens contraires, les découpleurs s'accouplent avec des boîtes de vitesse, des pistons gigantesques se lèvent et pilonnent en cadence, la tuyauterie sinueuse qui court d'un étage à un autre, d'une partie de la Machine à une autre, glougloute et grince, transportant sans relâche des vapeurs, gaz et autres fluides. Ça et là, extensions informelles de la Machine, des androïdes s'affairent à entretenir ce gargantuesque et obsolète vestige d'une ère industrielle absurde, ce subtil mélange d'horlogerie et de bioingénierie, maintenant le mouvement, nettoyant, huilant, graissant, polissant et réparant, machines robotiques anthropomorphiques aux carapaces sculptées dans un bois de noisetier et aux corps mus par un tissu musculaire cultivé à partir de cellules mortes, coquillages remplis d'une chair faite d'un mélange symbiotique organique/mécanique, aux squelettes de fibres de carbone et aux visages de verre teinté lisses et inexpressifs. Ces entités autonomes sont dirigées par un calculateur situé dans ce qui leur tient lieu de boîte crânienne, ensemble de circuits aux soudures délicates, organisme dans l'organisme dans l'organisme, mise en abyme d'une fourmilière, où les fourmis seraient de petites impulsions électriques qui se déplacent dans leurs minces couloirs de cuivre, et vont de composant en composant, fonctionnaires affairés portant l'information et dirigés par la reine/processeur qui siège au centre de ce réseau et se nourrit d'anachroniques fiches perforées. Au niveau supérieur, ce sont ces êtres robotiques qui jouent le rôle de messager, qui se déplacent pour brancher et débrancher des fiches, des câbles ou appuyer sur divers leviers, boutons et manettes. Un peu partout, des écrans défilent des lignes de textes cryptiques écrits dans des alphabets inconnus ou des successions de zéros et de uns qui ne font sens à nul être vivant.
Afin d'analyser les informations engrangées par la Machine, de réguler sa propre existence, j'ai créé un gigantesque cerveau bionique qui occupe les 5 derniers étages, baigné dans des fluides nourriciers pompés de manière active. La surface de l'organe dément est constellée de prises dans lesquelles s'engouffrent de multiples câblages, et de temps en temps, des plaques de plastique blanc scellent des regards qui plongent vers le centre du cerveau, permettant une inspection en profondeur du processeur. Les stries et circonvolutions de surface sont bordées d'aiguilles et d'électrodes qui injectent et recueillent, échange nourriture contre données exploitables, et partout, du sang mêlé au sérum goutte et se mélange au fluide nourricier. L'organe cultivé hors sol, élevé aux pesticides et aux stimulants/engrais est aveugle. Nul circuit auditif, nul circuit sensoriel de quelque nature que ce soit ne lui parvient. Isolé, coupé des sensations, le cerveau ne peut fonctionner qu'à partir des données brutes qui lui viennent du reste de la Machine par ces milliers de nerfs/fiches, matrices de problèmes réduits sous forme d'équations à résoudre. Dans mes plans originaux, il n'était pas prévu d'implémenter une conscience dans ce processeur neuronal, mais je crains qu'une certaine forme de sapience de son existence n'ait corrompu la matrice intellectuelle qui émet parfois des conclusions erratiques et irrationnelles. Au niveau du lobe frontal, une énorme imprimante est fondue/fichée dans la chair, imprimante qui crache en permanence des serpents de papier qui se déposent en se repliant sur eux-mêmes dans un bac posé sous la sortie. Toutes les demi-heures, une machine-homme vient récupérer le tas de feuilles afin de le transporter ailleurs, pour relecture et archivage. D'énormes et tortueux vaisseaux sanguins glissent sur les méninges, parfois interrompus par des tubulures métalliques qui servent de raccord entre le réseau sanguin biologique et mécanique, réseau qui plonge dans le sol vers la salle des cœurs de fer. Ces immenses pompes à bras capables de développer une poussée impressionnante permettent les échanges de sang et de fluides divers sur toute la hauteur de la Machine, et, comme de vieux puits de pétrole, arrachent le sang noir aux profondeurs dantesques pour le faire jaillir et gicler dans de grands pipelines/vaisseaux.
Directement sous ces cœurs de fer noir, de gigantesques souffleries, hélices titanesques aux pales de mica, brassent et aspirent l'air provenant de l'interstice entre les deux tours. Une rangée de filtres particuliers éliminent le gros des particules en suspension tandis des centaines de couples extracteurs/injecteurs extraient, séparent, trient le bon grain de l'ivraie, ne gardant que l'oxygène et injectant les gaz de rebuts dans les conduits d'échappement de la cheminée de brique. Une compagnie de compresseurs mus par des courroies de lin font leur office et liquéfient le précieux oxygène ainsi récolté, avant que des pompes rutilantes ne l'envoient vers les cuves de stockage réfrigérées. Encore un peu plus bas se trouve la partie de la Machine où se font les échanges de nutriments et de gaz. Un énorme réservoir bâti comme un château d'eau, rempli d'un acide minéral puissant, dans lequel plongent plusieurs tubes et tapis roulants apportant eau, viande, grains et légumes, qui tombent et coulent au fond du bassin où tournent des centaines de lames de diamant qui découpent en broient tout cela en une pâte riche qui descend peu à peu, entraînée par une vis sans fin. Cette bouillie serpente ensuite dans des larges rigoles aux parcours labyrinthiques qui s'étendent sur des kilomètres, le temps/distance nécessaire à l'extraction lente de tout ce qui est essentiel au maintien de la fonctionnalité. La première centaine de mètres de la rigole est garnie d'injecteurs et tuyaux d'arrivée d'eau, sacs de pis mécanik/organik semblables à des gants en latex remplis d'eau, qui ajoutent à la pâte primitive des centaines de molécules de synthèse et liquéfient/lubrifient ce mélange. Hormones, amphétamines, dopamine, sérotonine, vitamines, antibiotiques, endorphines et acides aminés, toute cette vilaine pharmacopée est produite dans les laboratoires automatiques bien équipés du sous-sol, et consciencieusement dosée, selon des recettes de cocktails chimiques soigneusement protocolarisées correspondant à toutes les situations possibles et imaginées.
Sur tout le reste du trajet se déroule l'opération inverse. Un fatras de tubulures entrecoupés de grilles et colonnes d'élution par lesquels est aspiré/filtré ce riche milieu de culture stérile quitte le fossé de nutrition et les tuyaux s'en vont par bouquets rejoindre leurs cibles. A la fin du sillon, les résidus pauvres basculent dans un immense bassin de décantation dans lequel vivent des milliards de bactéries productrices d'hydrocarbures qui se nourrissent de ces restes. La tourbe ainsi formée est envoyée dans de gigantesques presses hydrauliques, compacteurs mécaniques munis de vérins de bonne taille. Les briquettes carbonées sont ensuite déposées par quelques serviles servants automates sur des rangées de séchoirs ou elles finissent leur totale dessiccation, puis descendues par monte-charge jusqu'aux chaudières/fournaises pour servir de combustible.
La réalisation dont je suis le plus fier est la zone d'implantation/détoxification, central de dialyse géant, de filtration et de nettoyage des fluides organiques, immédiatement suivi par des cuves d'injection grâce auxquelles les nutriments des canalisations provenant du fossé de nutrition sont rajoutés dans les fluides vidés de substance, et où l'oxygène est lié aux hématies de synthèse. Ces cuves d'injection, sortes de fontaines à absinthe géantes ornées de chromes luisants, bardées de vannes aux lignes gracieuses et de robinets gravés, posées sur des pieds d'acajou ouvragés sont de véritables bijoux, aussi agréables à l'œil humain que le sang chargé d'endorphines et de son cortège de molécules dissociatives l'est pour le cerveau/processeur qui frissonne de plaisir à chaque bolus de cocktail. Les eaux usées sont quand à elles dirigées vers une station d'épuration automatisée qui fractionne et isole toutes les toxines, tous les polluants, réorganise les atomes, joue avec les orbitales pour créer/rompre des liaisons moléculaires ce afin de remplir les stocks de matières premières nécessaires au fonctionnement autarcique des laboratoires de synthèse.
Mon plan de la Machine prévoyait que les canalisations nutritives ne s'étant pas abouchées à ces cuves soient routées vers les zones de culture/clonage, gigantesques serres de culture hors-sol en sous sol, éclairées par de crues lampes à sodium et entretenues avec application par ces mêmes machines à puces qui entretenaient le reste de la Machine. Les différentes cultures se succédaient, tomates, poivrons, pommes de terre, céréales, viande, le long de rangées parallèles d'arbres mécanisés portant d'étranges fruits. Les cellules souches étaient clonées puis implantées dans des sacs vitellins de synthèse et les fruits/légumes/muscles y poussaient tous avec un cordon ombilical, dorlotés et engraissés avant d'être cueillis et recueillis. Des dizaines de salles restantes, je fis des entrepôts réfrigérés, des ateliers de réparation/production androïdes, salles d'archivage et lieux de charge pour mes serfs mécanisés qui devaient se brancher toutes les 12 heures.
Tout ce petit monde fonctionnant en parfaite autarcie sans que ma présence ne soit requise, ce fut au 101° sous-sol que j'installai mes quartiers. Je creusai un véritable manoir souterrain, enchevêtrement de pièces splendides aux hautes colonnades, pierre sculptée et doux lambris, confortable cocon, bulle de mousse derrière son rideau de fer, centre de mon univers et siège de mon moi-intrinsèque. Je ne laissai qu'un passage étroit pour me permettre de rejoindre le reste de mon fief, passage que je défendis par des bunkers automatiques forgés dans la haine la plus nette et armés de canons à névroses. Cette dernière ligne de défense serait la plus complète. Labyrinthe d'angoisse parsemé de pièges de terreur indicible, fosses de nihilisme aux parois cerclées de lames de colère, filets de peur et réseaux de misanthropie, je mis tout mon cœur à l'ouvrage. J'enrobai le tout d'une bonne couche de sociopathie, creusai jusqu'aux bords de la falaise dans lequel je fis percer des puits de lumière afin de contraster les zones d'ombre et de les rendre encore plus inquiétantes.
L'architecture de ce cent-et-unième étage forme une déroutante structure labyrinthique que Lovecraft aurait sans conteste qualifiée de non-euclidienne, écheveau de sinueuses suites de cavernes suintantes et peuplées de minautaures crypto-fascistes défoncés au crack, agressifs gardiens de nul trésor, entrecoupé par de longs méandres de couloirs bétonnés aux multiples carrefours identiques, répétés en un pseudo-infini. L'embrouillamini de couloirs en faux-plat s'agence comme un indicible casse-tête en trois dimensions jonché de chemins en forme de ruban de Möbius, la voie de droite débouche à gauche et vice-versa. L'ensemble cyclopéen de couloirs en spirales qui auraient pu être dessinés par Escher pourrait être comparé à quelque gigantesque fruit, abricot dont la chair serait une pelote de sentiers sans but et dont le noyau abriterait un jardin d'Eden. Dispersées au hasard le long des murs, des mines hallucinogènes someillent, attendant un quelconque passage pour vomir leurs tentacules de monstruosités oniriques pleines de puits de gravité psychiques s'effondrant sur eux-mêmes, trous-noirs mentaux emportant avec eux tout ce qui pense/ressent dans leur repli, instabilités ultimes et définitives, générateurs infinis d'entropie schizoïde augmentant le désordre de manière exponentielle.
A quelques endroits, tapis dans le noir total, de gros arachnides hideux tissent leurs toiles qui courent du sol au plafond, à moins que ça soit l'inverse, impossible à dire avec cette gravité qui s'inverse sans cesse. Les fines toiles de filaments monomoléculaires de kévlar qui sortent des glandes arachnoïdes forment des tapisseries miroir qui seraient colorées si seulement elles pouvaient absorber et ré-émettre des photons. Dans le noir intense, les formes changeantes qui semblent émerger de la trame gluante apparaissent à un niveau subconscient, projections lascives/fantasmagoriques des désirs refoulés, secrets honteux qui rayonnent d'une absence de chaleur excessive, paralysante. Ces tracés hypnotiques qui s'adaptent à leur anophtalme observateur dépeignent des libations interdites et autres cérémonies occultes de cul qui auraient fait vomir même le marquis de Sade, fascinent autant qu'elles révulsent, capturent l'attention en jouant sur la part de voyeurisme non-assumée et laissent leur gibier dans la position du lapin aveuglé par des phares de voiture. Les visions spectrales s'infiltrent alors de manière diffuse dans les profondeurs de tout ce qui forme l'être de la pauvre hère errante qui leur fait face, petit à petit, pouce par pouce, tout en douceur, barbelés enduits de vaseline qui glissent et rampent, creusent leurs nids et enserrent les chairs. Ces spicules virtuelles allument des doux feux de plaisir partout ou elles passent, sensations plaisantes/apaisantes qui participent à leur emprise addictive, et convergent vers les centres du plaisir qu'ils titillent caressent et masturbent, provoquant la libération continue de messages neuraux/hormonaux induisant de profondes ondes orgasmiques lentes et vibratiles, ondulant d'une sale fréquence propre, se répercutant jusqu'aux parties distales des membres qui frissonnent et se contractent, tétanie dysmorphique généralisée.
Une fois les vers de plaisirs solitaires en place, la maîtresse du tissage se pose délicatement sur le cuir chevelu de sa prise et commence à se nourrir de ses pensées désormais inutiles. Avant de commencer son festin, l'arthropode sort sa fine langue et goûte l'air saturé en phéromones afin de déterminer si le buffet est ouvert. Une fois satisfaite, la terrible langue longue comme celle d'un tapir perce un globe occulaire et pénètre le cerveau, remontant le long du nerf optique, forcant le cortex pour pomper tout le suc mnémique, ne cessant qu'une fois la mémoire vive morte.
Je fis tant et si bien lors de la genèse de ce noyau que, durant le long processus, j'oubliai de mémoriser l'unique chemin de sortie. Incapable de sortir de mon blockhaus, prisonnier de mes cavernes paradisiaques/cauchemardesques, j'erre en vain en tentant de m'échapper de cette défense à double tranchant. Je tourne en rond d'un pas rageur, ressassant les mêmes désirs de liberté frustrés. Et plus je tourne en rond, cherchant désespérément l'issue que je me souviens avoir conservé, plus grandit ma rage, pulsante, froide comme la glace arctique et sèche comme le cul d'une vieille pute. Je m'épuise, me crève à la tâche, me ride et me creuse, vieux con perdu au sein de lui-même.
Et je finis par me lasser de cette poursuite de chimère, j'abandonne la poursuite de mon Moby Dick et retourne à mon palais, ma prison.
Prison dorée, d'acier luisant, poli par l'usage, forteresse inexpugnable, lames de béton armé, sise sur un pic d'indifférence quand au monde extérieur. Prison construite par mes propres soins, confortable autant que haïssable et douloureuse, imprégnée de vieille rancœur et de douleur sourde.
Une forteresse pleine de recoins sombres, glauques, de tunnels tortueux qui tournent sans jamais se croiser. Des milliers de meurtrières découpent la vision du monde extérieur, lumière kaléidoscopique, fragments de visions séparés par des tâches de béton brut. Grain du ciment contre grains de lumière. Faisceaux de conscience séparés. Et la haut, cette Machine réflexe, qui me protège autant qu'elle est mon cachot, continue son petit train train, jamais perturbée, réactive plutôt qu'active, piégée dans une boucle infinie, tournant inlassablement en rond, sur elle même. Ce blindage, cette hideuse fortification, cette tour aux milles facettes et aux dix-mille masques sociaux, cette Machine qui n'a d'autre but que d'être, me permet certes de survivre, mais en m'empêchant de vivre, et j'enrage, je m'étrangle dans ces flots de colère primaire, me maudissant pour mon imprudence, haïssant le poids du conditionnement auto-infligé, n'ayant d'autre choix que d'assumer.
Et d'avaler.
Cette rage qui me ronge.