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Usages de drogues et conditions de vie des « mineurs non accompagnés »

  • Auteur de la discussion Auteur de la discussion Sorence
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Sorence

zolpinaute de la sapience
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11/10/22
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Le sujet m'intéresse pour deux raisons :
  • la première fois que j'ai entendu parler de prégabaline (Lyrica), un produit que j'aime beaucoup, c'était à propos des "mineurs non-accompagnés".
  • les mineurs non-accompagnés, souvent des enfants exilés qui vivent dehors, j'sais pas, c'est chaud, faut s'y intéresser.
Je vous partage donc cette lecture d'une publication récente de l'OFDT :

Cette note fait d’abord le point sur le processus de reconnaissance administrative du statut de mineur non_accompagné (MNA) et la caractérisation
sociodémographique de cette population. Elle aborde ensuite les usages de drogues de « MNA » observés, depuis 2016, par le réseau des huit sites du dispositif TREND de l’OFDT.

Les données documentent la situation des plus visibles dans l’espace public : des adolescents ou jeunes hommes adultes, venant souvent d’Afrique du Nord, dormant dans des appartements squattés ou autres abris de fortune et inscrits dans la petite délinquance pour des raisons de survie économique. Leurs usages de drogues se concentrent surtout sur quelques médicaments. Il ressort des observations que ces usages ne peuvent se comprendre que dans l’intrication biographique entre la vie dans le pays d’origine, le projet migratoire, la migration en tant que telle, et les conditions de vie dans le(s) pays de destination. Les contextes de vie accroissent les risques sanitaires, notamment ceux liés à la vie dans la rue et à des usages importants de substances psychoactives.

Dans ces conditions, l’accès aux soins et à l’accompagnement social de ces usagers de drogues est un enjeu central. Face aux multiples problématiques qui caractérisent les MNA et à la relative inadaptation des réponses existantes, cette note met en relief l’importance, soulignée par de nombreux acteurs, de bénéficier de dispositifs s’appuyant sur un accompagnement pluridisciplinaire et un cadre de fonctionnement adapté servant de passerelle entre la vie dans la rue et les structures de droit commun de l'ASE.



Un extrait qui concerne très spécifiquement les usages de drogues :

Les consommations des mineurs migrants les plus fréquemment rapportées par les professionnels interrogés dans le cadre du dispositif TREND (travailleurs sociaux de l’ASE, soignants du secteur hospitalier ou en addictologie) concernent l’alcool, le cannabis et les médicaments (benzodiazépines, principalement). Le cannabis fait souvent l’objet d’usages visibles et parfois importants (une dizaine de joints par jour, voire plus chez certains mineurs), comme le rapportent les observations menées en 2018 auprès des « MNA » du quartier parisien de Barbès (Pfau et al., 2020).

Le premier médicament à avoir été rapporté comme étant consommé par les mineurs migrants est commercialisée sous le nom de Rivotril® (voir encadré p. 11). Surnommé la roja (« la rouge » en espagnol) ou hamra (rouge en arabe) pour la couleur de ses gélules, le Rivotril®, fait l’objet d’usages hors protocoles thérapeutiques, dès les années 2000, par des adultes en situation de grande précarité, polyconsomateurs (notamment d’autres benzodiazépines, d’alcool et de cannabis). Souvent originaires de pays d’Afrique du Nord, où le Rivotril® est très disponible, ils semblent y avoir, pour la plupart, initié leur consommation (Duport, 2020 ; Pfau et al., 2020).

D’autres médicaments sont consommés par certains « MNA », notamment la prégabaline, commercialisée sous le nom de Lyrica® (voir encadré p. 12). À l’instar du Rivotril®, les usages de Lyrica® hors protocoles thérapeutiques sont observés au sein de populations adultes précaires depuis les années 2010 : des usagers injecteurs d’opioïdes, principalement originaires de Géorgie, qui le consomment pour renforcer les effets de la méthadone ou de l’héroïne ; des personnes originaires d’Algérie ou du Maroc, souvent également usagères de benzodiazépines, de cannabis et d’alcool, et dont la consommation de Lyrica®, qu’ils rebaptisent parfois saroukh (fusée en arabe), vise à satisfaire une recherche d’ébriété, de réduction de l’anxiété et de désinhibition (Gérome et al., 2019).

Le diazépam est une molécule commercialisée sous le nom de Valium®, médicament parfois appelé azraq (bleu en arabe) ou « la bleue », du nom de la couleur des comprimés. Il fait également l’objet de consommations régulières et parfois importantes chez certains mineurs migrants. À l’instar du Rivotril® et du Lyrica®, le Valium® est consommé en dehors d’un cadre médical depuis de nombreuses années par différentes populations adultes d’usagers de drogues (Pfau et Péquart, 2015 ; Pfau et al., 2020). D’autres médicaments de la classe des benzodiazépines ou apparentés (Lexomil®, Seresta® ou Stilnox®) sont également consommés par certains mineurs migrants, mais ces usages sont moins souvent rapportés. Enfin, un opioïde antalgique, le tramadol, prescrit dans la prise en charge de douleurs, fait également l’objet d’usages hors cadre thérapeutique chez certains mineurs migrants (De Carvalho et Frisson, 2021 ; Tissot, 2021).

Les mineurs migrants observés dans le cadre du dispositif TREND adaptent leurs consommations de drogues (notamment celles de médicaments) en fonction des effets qu’ils souhaitent ressentir et de la situation à laquelle ils sont confrontés (Flye Sainte-Marie, 2021 ; Pfau et al., 2019). Ainsi, la consommation de benzodiazépines en petite ou moyenne quantité vise à diminuer l’anxiété, l’angoisse, la tension nerveuse et d’autres sentiments de mal-être psychique, mais également physique, comme l’indique l’extrait d’entretien ci-dessous :
« "Cela me permet de ne penser à rien, de ne pas penser à ma famille ni à mes problèmes […] je n’ai plus mal au ventre ni au dos, j’arrive mieux à parler aux gens". L’explication qu’ils donnent, c’est que… ils prennent ça comme un anxiolytique. C’est pour dormir, pour oublier, pour pas
penser, c’est ça qu’ils recherchent. Et notamment K., qui est un gamin qui est relativement nerveux, il dit : ‘‘Quand je ne prends pas les médicaments, ça ne va pas, quoi.’’ C’est son automédication pour essayer de contrôler justement cette violence. » [Éducatrice spécialisée,
Auvergne-Rhône-Alpes, 2018].

Consommés en grande quantité et associés à l’alcool qui en accentue les effets, les médicaments ont un effet désinhibant, procurant ardeur, impression de force et de puissance, et apportent un soutien dans l’accomplissement d’activités délictuelles génératrices de stress (principalement des vols à l’arraché ou à l’étalage et des cambriolages), d’où le surnom de « mère (ou « madame ») courage » donné au Rivotril® par certains « MNA » (le médicament est appelé de la même manière au Maroc) (Perrin et al., 2021 ; Pfau et al., 2019 ; Tissot, 2020). L’un d’eux rapporte ainsi à un intervenant que le Rivotril® lui « permet de foncer sans [se] poser de questions, de ne pas avoir peur des coups, ni de taper ». Une interprète amenée à assister les mineurs migrants lors de placements en garde à vue indique quant à elle que certains «prennent ça [des médicaments] à longueur de journée et ils disent que ça leur enlève la peur, et ça leur donne la force et le courage. Ça s’appelle le “cachet du courage” » [Île-de-France, 2019]. Parmi les « MNA » usagers de médicaments et commettant des délits, certains affirment souvent ne garder aucun souvenir de leurs actes de délinquance, du fait de leur état de conscience fortement altéré :
« Le jeune que j’accompagnais disait qu’il ne se souvenait pas des faits pour lesquels il était mis en examen. Parce que, justement, il en avait trop pris et que du coup… il a dit ‘‘je ne sais pas’’. Et ce n’est pas la première fois que sur des faits, il dit : ‘‘Ben… je l’ai fait, je ne l’ai pas fait, honnêtement, je n’en sais rien. J’étais complètement shooté. Je ne sais pas si j’ai essayé de voler un téléphone. Je ne sais pas ce que j’ai fait ce jour-là.’’ » [Éducatrice spécialisée, Auvergne-Rhône-Alpes, 2018].

Un intervenant spécialisé en addictologie rapporte que certains « MNA » établis dans le quartier de Barbès ont développé une connaissance conséquente des benzodiazépines, étant capables de citer plus de cinq noms de spécialités (Rivotril®, Lexomil®, Xanax®, Valium®, Tranxène®, Temesta®, etc.), de comparer leur effets et d’indiquer les lieux où s’en procurer au marché noir (Pfau et al., 2019).

L’âlcool remplit lui aussi ces différentes fonctions (anxiolytique, donnant du courage et désinhibant, aidant à supporter la vie dans la rue). Le cannabis peut également revêtir une fonction autothérapeutique, en favorisant notamment l’endormissement. Cette connaissance de première main des effets des produits, de leur association et leur mobilisation en fonction des besoins et des situations quotidiennes est bien résumée dans l’extrait d’entretien ci-dessous :
« Il y a des consommâtions d’alcool fort, de cannabis aussi, et en médicament c’est Lyrica®, Rivotril® et le tramadol. Une polyconsommation : ils fument, ils prennent des cachets et ils picolent et ça fait un cocktail. Ils savent ce qui leur correspond. Le Lyrica® ça va les tasser et les Rivotril® ça va les faire exploser. Selon ce qu’ils vont faire, ils savent quoi prendre. Ils gèrent leurs consommations en connaisseurs, à part les tout petits qui font n’importe quoi. Les plus grand maîtrisent – pas forcément les actes qui en découlent. » [Intervenant social d’un centre départemental d’action sociale, 2018].

L’usage de MDMA par des mineurs migrants a été observé à partir de 2018, notamment à Lyon et à Paris (Pfau et al., 2019 ; Tissot, 2019). D’après les témoignages recueillis auprès de ces jeunes, les effets empathogènes du produit permettraient l’expression de sentiments d’attachement, d’amour et de tendresse envers les pairs (« Quand je prends de l’ecstasy, ça me permet de dire aux autres que je les aime, de faire la fête, de me lâcher… ») dans un quotidien marqué par des rapports de violence et de domination. La MDMA ne semble toutefois pas être consommée quotidiennement, notamment parce que ses effets suscitent un sentiment de vulnérabilité vis-à-vis des adultes et des sensations peu compatibles avec la vie dans la rue.
 
Dernière édition:
J'ai l'impression qu'il y a tout un pan des consos qui est absente de l'extrait (je n'ai pas lu le rapport entier). Je ne suis pas experte au sujet des MNA, mais il se trouve que j'ai pu en côtoyer (=vivre avec elleux).

Peut être que c'est moi qui invente, mais j'ai souvent eu l'impression qu'en plus des effets recherchés en eux mêmes (anxiolytiques, dissociatifs, somnifères, ou juste pour occuper), il y avait aussi un intérêt social à consommer, pour "paraître adulte".

Avoir un *passing* d'adulte peut être une préoccupation assez forte au cours du parcours des exilé.es. Ça permet de paraître et de se sentir moins vulnérable, mais aussi de pouvoir plus facilement travailler pour se faire quelques sous dans les pays traversés. Ça permet aussi d'avoir plus de street cred auprès d'autres exilé.es mineur.es dans le pays de destination. Il y a des astuces que s'échangent les MNA pour ça, que ce soit comment se couper les veuchs (et c'est un peu cliché mais je me souviens d'une histoire de potion pour faire pousser la barbe).

D'ailleurs c'est assez cruel, car en France, l'état exige des MNA qu'ils "désapprennent" complètement cette habitude pour la reconnaissance de minorité (ce qui est je trouve vraiment une double peine, s'il en fallait encore). Mais bon je m'égare.

Tout ça pour dire que consommer de l'alcool ou du tabac, je pense que ça permet aussi de mieux s'intégrer à certains groupes d'"adultes", à renforcer sa street cred ou sa confiance en soi. J'ai une personne précise en tête qui buvait beaucoup (et très vite) sans avoir l'air d'y prendre ouf plaisir.

Je ne sais pas si le rapport le mentionne mais il y a aussi pas mal de monde qui ne consomment pas ou peu, y'a des bails de raisons religieuses mais j'ai plusieurs fois entendu des choses dans la lignée "je bois pas j'ai assez de problèmes" ou "ah non je consomme pas j'ai vu xxx tomber dans la conso et ça s'est mal fini". Aussi une histoire d'une jeune ayant trouvé de la cc en quantité industrielle chez une personne qui l'hébergait, et quitté l'appart pour la rue immédiatement de peur que quelque chose ne tourne mal. Bien sûr, les MNA, comme groupe social vulnérable, sont exposé.es a plein d'histoires shady et hardcore, je pense que ça a aussi un effet dissuasif.
 
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